Incommensurables

Zones Sensibles a eu la très bonne idée de publier le texte de Sophie Houdart, Les Incommensurables.

C’était en 2015, il y a déjà une éternité.

Cover_Houdart

Les incommensurables, ce sont ces objets, ces valeurs et ces phénomènes, si grands ou si petits que notre machine perceptive, dans son expression simple, est incapable de capter.

Ici, on parle de picoseconde ou de femtomètre, rien qui ne nous soit familier. Pourtant, le LHC (1) qui est ici décrit travaille à l’essentiel : trouver l’origine de l’univers. Rien donc, qui ne nous soit étranger.

Premier paradoxe, celui d’une adéquation fondamentale entre nos capacités perceptives et nos questionnements profonds. Voilà la base du premier acte de notre honte prométhéenne : les capacités de nos machines dépassent nos propres capacités et face au vertige des incommensurables, il nous est demandé de formuler un acte de foi envers la machine et ses opérateurs. C’est ici et maintenant un monde où la cosmologie est affaire de spécialistes. Les outils sont tellement complexes que le péquin ne pourra jamais les manipuler. Elles sont aujourd’hui pourtant la porte d’entrée vers les origines de toutes choses. D’ailleurs, le pouvoir émotionnel de la cosmologie confère aux physiciens une aura digne de héros prométhéens en quête de la vérité sur les mystères de l’univers. Ils donnent des nouvelles d’un autre monde : caché mais stable, cohérent et incorruptible. L’échelle et les coût extraordinaires de la plupart des équipements de physique viennent renforcer la valeur culturelle de ce gospel. Les grands accélérateurs par exemple, sont comme des cathédrales médiévales : libres des contraintes d’une analyse en termes de coûts et de bénéfices.

Outre les physiciens et la machine, que faut il pour qu’une image du cosmos tienne ?

Plutôt que produire un texte empreint des effets d’une transcendance moderne à venir, Sophie Houdart détaille un territoire point par point et sans lequel la porte des origines serait à jamais fermée : le pays de Gex, qui accueille sur son sol et en son sous sol les installations du CERN, dont le LHC. Derrière les grands récits produits, notamment celui de la découverte du boson de Higgs, elle met la lumière sur tous les opérateurs qui permettent en bout de chaîne ces récits. Par cette enquête anthropologique on sent bien à quel point la science est une interaction magnifique entre des calculs vertigineux et des opérations simples et par les nombreuses rencontres que nous faisons au fil de la lecture, c’est bien une à une histoire interdisciplinaire des sciences que  nous assistons. On sent ici à quel point celui qui sera mis en haut de l’affiche lors des grandes découvertes en produisant à lui seul l’histoire est un imposteur et que sans une chaîne indissociable de savoirs et de gestes, rien ne serait découvert. Le Génie seul n’existe pas. Quel réconfort !

Le texte est parfois ennuyeux mais il correspond à l’ennui que génère les nombreuses mesures répétitives à produire pour maintenir le LHC dans un état stable. Est ici décrit un maillage extrêmement serré du territoire de Gex avec une foules d’enregistrements et de monitorings constants. Aucune donnée, thermique ou sismique, aucun événement, si insignifiant soit il, ne doit échapper au contrôle, c’est la garantie de la précision (2) des opérations qui sont faites en sous sol. Les opérateurs doivent apprendre à mesurer rien, car c’est le plus souvent ce qui arrive.

Bien que de bocages et de campagne, ce territoire est outrageusement mesuré. Sophie Houdart écrit que le LHC est d’abord un territoire avant d’être un laboratoire, c’est vrai, puisqu’elle ne dissocie pas le LHC de toutes les composantes du territoire, allant même jusqu’à supposer qu’un tremblement de terre loin de là pourrait avoir des conséquences sur l’alignement si précis de l’anneau. La description symbiotique du LHC est gage d’une compréhension plus complète. Par contre, comme une sorte de laboratoire du monde à venir, les prophètes d’un cloud généralisé trouvent ici un ban d’essai efficace. Les données sont mesurées, transmises et interprétées de façon quasi mécanique et l’accumulation est telle que la société prédictive que ces mêmes prophètes préparent prend corps. Le territoire, de ce point de vue, redevient laboratoire.

Et pourtant, l’effet d’attraction demeure car à Gex, il est question de transcendance. Nos origines, dans l’incommensurable. Voilà le menu et même si cette cosmologie se fait en dehors de nous, il nous reste à nous péquins, d’autres innombrables occasions de mesurer notre finitude, notre incroyable impuissance, sans nous sentir humiliés, mais reliés.

(1) http://cds.cern.ch/record/1293573?ln=fr

(2) « La précision c’est tout c’est tout ce que l’ambigüité, l’incertitude et le désordre ne sont pas. Elle est responsable, sans émotions, objective et scientifique. Elle montre la vérité. » Norton Wise, The Values of Precision, 1995

 

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