Merci (1) – A propos de « Un siècle de Progrès sans Merci », de Jean Druon

Merci : nom masculin, du latin merces, -edis : salaire – terme de politesse dont on use pour remercier

Merci : nom féminin –  Être à la merci de : être sous la dépendance de quelqu’un, soumis à l’action de quelque chose

Sans merci : sans pitié

Un soir d’hiver un peu avant que le soleil ne se couche derrière la dune de Pen Bron, j’écoutais Hervé me parler de ses métiers, l’un de paludier, l’autre d’ostréiculteur. Avec une pudeur toute bretonne et une douceur masquée derrière une force colossale, il marmonnait : « Tu vois, je vis de la mer« .

C’était il y a dix ans et ces mots simples m’ont toujours accompagnés. L’air de rien mais maître de son destin, il remerciait la mer.

Hervé vit en symbiose avec son environnement. Il n’extrait rien de la mer qui ne soit remis dans le cycle fertile de régénération et n’a d’autres choix que de se soumettre au temps qu’il fait, même si le temps passe. C’est un compagnon des saisons, un artisan d’une terre en décomposition, un modeleur de réseaux intelligents, un décanteur d’oxydes,  un extracteur de blancheur dans un humus noir. Nul besoin d’être un poète ou un artiste quand on a aussi bien trouver sa place dans le monde.

Il m’a accompagné en me suggérant de le suivre et je l’ai suivi, pas à pas. Et jour après jour, ne me disant rien,  il continuait simplement son travail. Il m’a montré une voie que lui même avait choisi de tracer et m’a laissé le choix de prendre mes décisions, sans l’appel d’un manuel ou d’un conseil. C’est un homme qui sait l’économie du verbe et la valeur de l’exemple. Ce fut mon maître, je le remercie. C’est aujourd’hui mon ami.

Les années ont passé depuis et malgré tout l’amour qu’il est à chacun donné de partager, le monde a continué à glisser vers son obsolescence programmée.

Parce qu’ils tiennent en équilibre notre monde, ne devrions nous pas remercier les quarks et les trous noirs, le magma et le soleil. Imaginez…

Le matin, à l’aube, un rayon de soleil traverse la persienne et vient éclairer votre paupière. Vous vous réveillez, et le remerciez,

vous préparez un café et pour cette odeur pleine et revigorante, vous remerciez,

les embruns qui cognent à la fenêtre dessinent des montagnes liquides, vous dîtes merci à la mer,

votre enfant vous donne furtivement une caresse, vous remerciez ceux, avant vous, qui ont permis ce geste….

Dire merci est une parole d’humilité car à la différence du porteur de discours qui du haut de sa chair formule un flot de réponses inaudibles à des questions secondaires, dire merci nous inclut dans une continuité. En remerciant, nous admettons que l’autre ou le monde est un passeur et que poursuivant, nous serons remerciés à notre tour.

Il est des sociétés constituées autour de ce principe. Elles sont aujourd’hui minoritaires et nous pourrions les réunir sous le vocable des « peuples autochtones ». Pour eux, le droit à vivre est inhérent au droit à perpétuer leurs traditions et à la préservation de leur environnement. Il n’y a pas de rupture entre un individu, le groupe et le monde. L’inter dépendance y est reconnue comme essentielle. Cette cosmologie unitaire suppose des célébrations par lesquelles le monde est remercié. Attitude de respect, d’humilité et de dépendance.

A l’inverse, nos sociétés ont développé l’idéologie moderniste en faisant table rase d’autres imaginaires pour finir par couronner le Progrès comme la voie pour dépasser Dieu. Nul autre chemin et nulle issue. Puisque l’impératif est de rivaliser avec le divin, tous les moyens sont bons, jusqu’à faire de la terre une lointaine banlieue, à la périphérie des inventions prométhéennes qui maintiennent l’illusion que oui, la nature est encapsulable et que Dieu n’est plus très loin, quelque part dans les implants de Ray Kurzweil (1) ou dans les laboratoires d’Aubrey De Grey (2). Le monde ici n’a pas besoin d’être remercié car il est conceptuellement et pratiquement un vulgaire outil.

L’outil de nos démesures.

Et pourtant, quelque soit l’intensité de notre volonté, les déséquilibres atteignent aujourd’hui des degrés impressionnants et ça semble n’être que le début : déséquilibres économiques, déséquilibres climatiques, déséquilibres diplomatiques….A défaut de ne plus remercier, nous semblons être bel et bien devenus à la merci des monstres dont nous accouchons.

Cette histoire est bien mise en lumière dans l’ouvrage de Jean Druon, Un siècle de progrès sans merci (3), paru en 2009 aux Éditions L’Échappée. D’abord un film en 6 épisodes (4), c’est devenu un texte concis, narrant une histoire du 20ème siècle avec comme acteurs principaux une kyrielle de physiciens. Les protagonistes agissent dans des laboratoires et manipulent une mathématique complexe et des hypothèses passionnantes. Il sont entourés des pouvoirs économiques et politiques qui habilement les recrutent et les utilisent à une seule fin : répéter chaque jour l’Age d’Or de leur progrès et consommer toujours plus les fantasmagories de leur progrès.

Voici la religion de ce siècle, religion diabolique.

Elle dirige la physique quantique et les recherches sur la formation de notre univers, qui sont par essence des domaines prospectifs et expérimentaux, où l’erreur est possible, quelque fois fertile même, les détours immenses et le chemin parfois plus grand que le but, vers la production massive d’objets de toute sorte dont certains apportent la mort. Dans un climat de paranoïa, qui rappelons le est une maladie mentale, la physique est absorbée dans le complexe militaro-industriel. Jamais après la seconde guerre mondiale les magiciens de la cartographie de l’univers n’ont autant permis d’engendrer la mort.

Cela a notamment été rendu possible grâce aux puces de silicium des ordinateurs sur lesquels ont pu proliférer les transistors accélérant significativement la puissance de ces nouveaux calculateurs numériques. Voilà les faits. Mais savons nous de quoi sont faites ces puces ? Et si nous le savions, est-ce que ça modifierait notre regard sur ces petits éléments qui accomplissent pour nous de grandes choses ? Comment remercierons nous ?

Diatomées et radiolaires, mystérieux organismes, c’est de vous que vient la silice de nos puces. C’est de vous, et plus exactement de votre sédimentation, que l’on extrait ce précieux élément. Vous nagez dans la mer depuis peut être 12 milliards d’années, vous y nagez encore d’ailleurs. Vous êtes à la base d’une arborescence de plus de 100 000 espèces et d’une chaîne alimentaire essentielle aux équilibres marins. Et pourtant, dans nos échelles de complexité, vous êtes en bas, micro algue unicellulaire et protozoaire. Par la tectonique des plaques, vous êtes sortis malgré vous de l’eau et vous avez sédimenté. Vous êtes devenus minéral alors que vous étiez végétal et animal. A la faveur de cette incommensurable chaîne d’événements qui n’a pas cessé depuis les origines de l’univers, fossilisés, vous vous rendez disponibles à notre imagination.

Alors MERCI diatomées et radiolaires, et pardon pour les mésusages que font de toi nos contemporains.

Pour finir, je voudrais t’adresser ces mots qu’a prononcé Arundhati Roy : « Le jour où le capitalisme sera contraint de tolérer la présence de sociétés non capitalistes, de limiter son appétit de domination et d’admettre que l’offre de matières premières n’est pas infinie, ce jour là soufflera enfin un vent de changement. S’il existe la moindre lueur d’espoir pour la planète, elle ne réside pas dans les conférences sur la crise du climat ou au sommet des gratte-ciel. Elle se trouve tout en bas, sur le terrain, dans les yeux des gens qui se battent au quotidien pour la protection de leurs forêts, de leurs montagnes et de leurs rivières, parce qu’ils savent que ces forêts, ces montagnes et ses rivières les protègent.

Pour réinventer ce monde qui a vraiment mal tourné, il faudra commencer par cesser d’écraser les personnes qui pensent autrement, dont l’imaginaire est étranger au capitalisme comme au communisme, un imaginaire qui envisage tout autrement le bonheur et l’accomplissement de soi. Pour qu’un tel espace philosophique occupe la place qu’il mérite, il faudra accorder de l’espace physique à ceux qui semblent être les gardiens du passé, mais sont en fait les guides de l’avenir. »

Alors….encore merci diatomées, et à vous aussi, radiolaires.

 

(1) http://www.lemonde.fr/festival/article/2015/09/23/ray-kurzweil-le-salarie-de-google-qui-veut-terrasser-la-mort_4767845_4415198.html

(2) https://www.ted.com/talks/aubrey_de_grey_says_we_can_avoid_aging?language=fr

(3) http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=197

(4) Un siècle de progrès sans merci – 1900-2000, l’accélération d’une destinée, 1ère partie

      Un siècle de progrès sans merci – Les révolutionnaires au pouvoir, 2ème partie

      Un siècle de progrès sans merci – Le diktat de la rationalité, 3ème partie

      Un siècle de progrès sans merci – Ce que nous fabriquons, 4ème partie

      Un siècle de progrès sans merci – Des grains de sable, 5ème partie

      Un siècle de progrès sans merci – Un pacte indéfectible, 6ème partie

2 réflexions sur “Merci (1) – A propos de « Un siècle de Progrès sans Merci », de Jean Druon

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